Vandalisme queer

De Sara Ahmed

Chez Burn Aout

Traduction Emma Bigé et Mabeuko Oberty

2024

Texte sous licence créative commons BY-NC-SA 4.0

Recueil de 3 textes de Sara Ahmed.

Vandalisme queer (2019)

L’usage queer, détourné, des choses peut être interprété comme du vandalisme, comme « une destruction volontaire du vénérable et du beau ».

L’image de la famille comme belle et respectable est maintenue par l’occultation de ce qui ne renvoie pas au bonheur, ce polissage de la famille est un dispositif d’hétéro-redressement. L’existence queer est perçue comme une hostilité envers la famille.

Peut-être faut-il les prendre au mot, « peut être devons nous nous donner pour mission de détruire la famille nucléaire et le mariage, puisque telle semble être la condition pour vivre nos vies de manière oblique ». Face aux institutions contrôlantes ou excluante, il faut les mettre en crise, en briser les habitudes, les bloquer, les faire dérailler.

Cet usage subversif peut être l’intention de l’action afin de pointer un problème ou bien ça peut être l’action qui fait apparaître la cause, le problème (par exemple, squatter peut se faire sans l’intention de pointer la défaillance du système de propriété, pour survivre, mais ça la fait apparaître).

« Nous avons beaucoup à apprendre de la manière dont les stratégies de survie et les stratégies de manifestations peuvent parfois faire cause commune. »

« La valeur des choses tend souvent à dépendre de la restriction de leur accès, il suffit parfois de tenter d’ouvrir cet accès pour être consideré·es comme nuisible. »

Le simple fait d’évoquer une potentielle remise en question d’un savoir institutionnalisé est jugé comme un acte de vandalisme.

Peut-être faut-il faire de ces jugements des projets et vandaliser l’institution en en montrant les failles, en y créant des issus, des échappatoires, en en favorisant les fuites.


Usage queer (2017)

L’usage peut être la source d’un objet (un verre pour boire) mais les objets ont des usages imprévus. Malgré les possibilités d’usages imprévus, vu que ceci sont limités, on peut dire que l’usage est « une restriction matérielle des possibilités ». Les usages queers, imprévus, utilisent les qualités et propriété de l’objet qui n’était pas forcement celles associées à cet objet.

Un usage queer c’est « quand une chose est utilisée par des êtres pour qui elle n’a pas été faite. »

L’usage peut être la condition de préservation d’une chose (un chemin abandonné disparaît sous la végétation), empêcher une utilisation peut alors amener à la disparition de la chose non utilisée. L’utilisation peut aussi servir de cadre de pensée, comme fonction de base « naturelle » d’une chose, permettant alors de déclarer que cette chose n’est pas utilisée comme il faut, est inutilisée et doit donc être appropriée.

« Le chemin straight, le chemin bien droit, le chemin hétérosexuel, n’est pas seulement conservé par la fréquence de son usage (et une fréquence peut être une invitation), mais par un système de soutiens complexes. »

Devoir prendre un chemin obstrué n’est pas facile, quand quelque chose n’est pas souvent pratiqué alors sa pratique est difficile. Quand un effort se normalise, il modifie la structure, qui elle, rend alors l’effort plus simple.

Les institutions sont des technologies de stabilisation, elles figent les environnement et usages, elles stabilisent les besoins afin qu’il ne soit plus question de changement mais d’ajustements ou d’adaptation. Certaine institutions sont construites pour quelques un·es, faisant de se « pour », soit une restriction à toustes celleux qui n’y correspondent pas, soit ce « pour » semble ouvert si cette institution est faite pour toi.

Le privilège est « un appareil à économie d’énergie : il y a besoin de faire moins d’efforts pour circuler dans un monde qui s’est formé autour de toi. »

Le travail de la diversité, c’est de laisser entrer dans une institution des personnes pour qui elle n’est pas faite, des personnes qui sortent de la norme attendu par cette institution et qui se retrouvent alors à « apparaître aux yeux des autres comme cherchant à attirer l’attention ».

« Mais cela peut être assommant, au point que tu peux finir par croire que c’est toi le problème. »

La structure empêche de faire et d’être la personne qui n’est pas prévu par cette structure. Les institutions fonctionnent en empêchant leur transformation, pour transformer un système, il faut l’interrompre.


La plainte, une méthode queer (2021)

« Nous devons devenir des ressources les un·es pour les autres. »

« Être entendues comme plaintives, c’est ne pas être entendue. »

Se plaindre provoque en retour que l’on devient aux yeux des autres cellui qui ce plaint et ensuite lae bouc émissaire, la personne qui pose problème. Admettre la violence que l’on subit peut donner le sentiment de se mettre soi même en travers de sa propre progression. Se plaindre s’est s’exposer au monde qui refuse que l’on se plaigne. Tu parviens à admettre ce qui t’arrive, puis quand tu le dis aux autres on te refuse ta plainte.

Fatalisme queer : présupposer qu’être queer c’est de mettre sur une voie de souffrance et que si ça se passe mal alors c’est un peu de ta faute.

Quand on te déconseille de te plaindre (car cela te serait dommageable), on te demande de rentrer dans le rang des institutions.

La plainte met au premier plan ce qui est caché par l’image de l’institution, ça montre le fossé entre l’institution tel qu’elle apparaît et tel qu’elle est vraiment.

La plainte ne sera reçus que si elle est dirigée contre des personnes extérieures à l’institution (la violence c’est les autres, pas nous, pas ici) ce qui permet de cacher sa propre violence.

« La plainte peut être un travail non reproductif », qui empêche la reproduction des mêmes schémas de violence.

Sarah Franklin a montré que le sexisme pouvait servir de « moyen de la reproduction » via les «  interdiction ou encouragement à choisir un chemin », en cadrant les « bonnes » manières de penser ou de critiquer et en excluant les « mauvaises ». C’est un moyen de faire rentrer dans le rang celleux qui le subissent.

Se plaindre c’est sortir du « nous » et devenir « pas l’unE des leurs », car on porte préjudice au groupe, à l’institution.

« Être professionnel·le, c’est accepter de garder les secrets de l’institution »

Et être professionel·les c’est le moyen d’avancer au sein d’une institution.

Pour celleux qui tire profit d’une institution, toutes plaintes, toutes remises en cause de cette institution apparaît comme une menace.


Laisser un commentaire